Contre l’idéologie de la « décroissance » – Pour un nouveau mode de développement et l’émancipation de toute l’humanité – Le cas concret de l’énergie.

Par Amar BELLAL (contribution au congrès du PCF)

(pour télécharger le texte en PDF directement, cliquez ici)

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Une des grandes difficultés rencontrée lors des débats sur les enjeux mondiaux qui touchent à l’écologie, c’est le manque d’ordre de grandeur. On parle aisément d’agriculture, d’énergie, d’eau, en termes qualitatifs et généraux, en omettant la dimension quantitative des besoins.

C’est ainsi que prospère l’ idée que la « décroissance » réglerait nos problèmes de manque de ressources et les graves atteintes environnementales. Une idée qui plane dans tous les débats sur l’écologie.

Cette idée séduit car on dispose là d’un « couteau suisse » commode, dénonçant à la fois le consumérisme, la course folle à l’accumulation de profit par le capitalisme, prônant un autre mode de vie défendant la « qualité » plutôt que la « quantité », un autre rapport au temps. Qui peut raisonnablement s’opposer à cela ? En effet, quiconque apportant des arguments contredisant cette idéologie, sera à coup sûr soupçonné et même ouvertement accusé de complaisance vis a vis du capitalisme et du consumérisme, il se fera passer en outre pour un inculte laissant de coté de ce qui fait la richesse de la vie (l’art, la culture, l’éducation, le temps libre etc etc).

Et pourtant, l’examen de la réalité mondiale et des projections démographiques, montre bien que la décroissance est une idée dangereuse qui plongerait dans la misère des milliards d’êtres humains supplémentaires (ce qui ne fait pas vraiment partie du projet que nous défendons). C’est une tout autre réponse dont nous avons besoin, celle d’un nouveau mode développement pour toute l’humanité.

Prenons un seul exemple, le cas concret de l’énergie, et prenons quelques minutes pour examiner ces chiffres et comprendre de quoi il en retourne.

Lien entre énergie, développement et espérance de vie

L’énergie est partout présente dans nos sociétés : de façon visible et évidente quand il s’agit de se chauffer ou de se déplacer, ou sous forme d’énergie figée dans tous les objets que nous consommons et qui ont nécessité de l’énergie pour les produire : table, stylo, ordinateur, eau potable, béton et acier des murs, pont et route, usine fabriquant les voitures, train, avions, tracteurs, le secteur de la chimie essentiel aussi, et dans la nourriture aussi avec les engrais nécessaires au maintien d’une agriculture suffisamment productive pour qu’une bonne partie de la société se consacre à d’autre activité que l’agriculture…tout ce qui nous entoure a eu besoin d’énergie pour être produit. Autre aspect que nous ne soupçonnons même pas tellement cela va de soi, c’est que tous ces objets ont contribué à améliorer notre vie ce qui se traduit au final par plusieurs indicateurs dont un très synthétique : l’espérance de vie.

Au début du 19ème siècle, en France celle-ci était à peine plus de 30 ans, en 1900 elle atteignait 45 ans et en 1950 67 ans pour parvenir aujourd’hui à 80 ans. Il se trouve qu’actuellement dans le monde, les différences de développement sont telles qu’on peut y retrouver des niveaux d’espérance de vie propres aux différentes époques historiques qu’a connues notre pays On peut, toutes choses étant égales par ailleurs, remonter dans le temps : l’Afrique sub-saharienne, c’est l’espérance de vie de la France au milieu du 19eme siècle. L’Inde, celle de 1950, et la Chine celle de 1970. Certains habitants ont une consommation d’énergie proche de celle des hommes de l’Antiquité (environ 0,5 tep/an/an), cela n’est pas sans conséquences : 

Espérance de vie en fonction

de la consommation d’énergie par habitant

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La limite des 2 tep/hab/an

On constate qu’en dessous d’une consommation de 2 tep/hab, l’espérance de vie plonge dangereusement. Ce qui contredit le slogan « l’énergie la moins chère, c’est celle que nous ne consommons pas » : ici, pour certains pays, l’énergie qui n’est pas consommée, coûte très cher en vies humaines. Insistons, notre mode de vie en France « va de soi » et on ne se rend plus compte de tout ce que l’on doit à l’énergie. L’eau potable par exemple est un luxe pour certains : tout simplement parce qu’il faut de l énergie pour construire les usines afin de pomper l’eau, la purifier, l’injecter sous pression dans des canalisations, et aussi compter avec les usines pour fabriquer les conduites et équipements afférents. Dans le secteur de la santé le problème le plus crucial en Afrique subsaharienne est le maintien de la chaine du froid. En effet, pour transporter des médicaments, il faut pouvoir les maintenir à une faible température, ce qui est impossible en absence d’énergie ! Ainsi certain pays disposent de personnel médical mais se retrouvent démunis faute d’énergie. Accoucher sans l’assistance de matériel électrique pour faire face à des complications par exemple est très risqué, d’où les mortalités infantiles élevées dans certains pays.

À l’inverse, au delà de 4 tep, il n’y a pas d’amélioration significative de l’espérance de vie. Un Américain du nord dépense deux fois plus d’énergie qu’un européen, et pourtant il ne vit pas deux fois plus longtemps. On est bien là devant une consommation excessive qui pourrait être diminuée en améliorant le système. On notera aussi quelques cas spécifique : l’Islande avec sa profusion de sources géothermales, ce qui fait que l’énergie pour elle n’est pas un problème, ainsi que le Qatar qui dispose des plus grands gisements de gaz de la planète.

Enfin, n’oublions pas qu’il ne s’agit que de moyenne, car même dans des pays aussi riche que la France, on compte près de 4 millions de foyers, soit 8 millions de personnes, en situation de précarité énergétique (lorsque le foyer consacre plus de 10% de son budget pour payer ses factures).

Une simple opération de multiplication pour comprendre

Il y a donc clairement un gaspillage de la part des pays très riches, ce qui nécessite de repenser l’organisation des sociétés par des investissements dans l’efficacité énergétique, les transports en commun, le recyclage, l’urbanisme. Cela est vrai… Mais, cela ne compensera pas les immenses besoins mondiaux. Un petit calcul pour convaincre. Les citoyens des USA sont à 8 tep/hab, les Européens à 4 tep/hab, les Africains vers 0,5 tep/hab. Pour pouvoir vivre avec décence, il faut pouvoir bénéficier d’au moins 2tep/habitant. Alors admettons que nous réussissons l’exploit de convaincre les USA d’appliquer une politique drastique et radicale et de passer d’ici 2050 de 8 tep à 2 tep, et les Européens de 4 tep à 2 tep, pour ainsi permettre au reste du monde de passer de l’actuelle valeur qui oscille entre 0,5-1 tep à une valeur de 2 tep, ce qui serait déjà un énorme progrès pour des milliards d’êtres humains. Que se passe-t-il dans ce scénario si on fait passer tout le monde à 2 tep/ habitant d’ici 2050 ? Réponse : en 2050, comme nous serons 9,5 milliards, le volume d’énergie à produire sera de 9,5 milliards multiplié par 2 tep, soit 19 milliards de tep à produire par an. Quelle est la production mondiale actuelle ? 5 milliards ? 10 ? 20 ? Réponse : 13 milliards de tep en 2012. Cela veut dire que même si on force les pays riches à engager des scénarios drastiques d’économie d’énergie avec un bouleversement des mode de vie, la simple entrée légitime dans le développement de milliards d’êtres humains et l’accroissement démographique font qu’on devra malgré tout passer d’une production actuelle de 13 milliards de tep à 19 milliards de tep ! On peut donc pour le cas de l’énergie, oublier l’idée de décroissance, à moins d’intérioriser l’idée qu’une bonne partie de l’Humanité devra vivre dans la misère la plus complète.

Ajoutons à cela qu’il faut non seulement produire plus d’énergie, mais il faut la produire autrement : avec moins de rejets polluants et moins d’émission de CO2.

Arguments contradictoires des théoriciens de la décroissance

Face à cette démonstration chiffrée, des tenants de la décroissance objectent qu’une région comme la province du Kérala en Inde, est un contre exemple flagrant, avec une consommation par habitant de 1 tep/hab/an (soit bien en dessous de la barre des 2 tep/hab/an citée plus haut), et présentant pourtant une espérance de vie encore acceptable (frôlant les 60 ans…), en tout cas supérieure à la moyenne indienne. Même chose pour Cuba, qui consomme moins de 1 tep/hab/an, et qui présente de très bon indicateurs de santé et d’éducation par rapport au reste de l’Amérique latine. Cela prouverait, selon eux, qu’on peut très bien vivre avec peu d’énergie. En effet, avec cette limite de 1 tep/habitant/an, on sauverait presque le « soldat  décroissance » : dans ce cas, pas besoin de produire plus d’énergie dans le monde et on peut même se permettre une légère décroissance (10 milliards de tep/an à produire tout de même au lieu des 13 actuels il est vrai). Cependant, on pourrait objecter que les dirigeants cubains eux même, reconnaissent l’état de pénurie terrible dans lequel est plongé leur pays, et les cubains aspirent justement à consommer plus d’énergie notamment pour augmenter leur niveau de vie (d’où aussi l’importance de leur alliance avec le Venezuela). Pour le Kérala, il est inutile de commenter l’état de dénuement des habitants de cette province indienne.

Prôner un mode de vie qu’on refuse pourtant de s’appliquer à soi même (ou à ses proches).

On touche un point sensible  : qu’est ce qu’on peut appeler une vie digne ? Chacun aura son appréciation personnelle et pourra argumenter que certains modes de vie sont à privilégier et sont tout à fait défendables, comme celles que connaissent des milliards d’être humains : une vie de débrouilles, de bricolages divers et système D, loin de la folie industrielle occidentale donc, avec une agriculture basique, une vie faite d’absence de voyage, d’absence d’internet, d’absence de moyens de communication moderne, avec un recours à la médecine douce, sans chimie, avec pour seule richesse la beauté des ciels étoilés et la jouissance de la nature, le plaisir quotidien d’aller chercher l’eau dans un puits, un autre rapport au temps etc etc… Si vraiment ces arguments étaient sérieux, loin de tout exotisme, si ces modes de vie étaient vraiment défendables et crédibles, pourquoi ne pas demander aux promoteurs de la décroissances, souvent européens, d ‘aller vivre ne serait que un an au Kérala en Inde par exemple, avec le salaire moyen de là bas, et ainsi tester ces théories ? Le hic en effet, c’est que ces idées sont défendus par des personnes qui ne s’appliquent pas ce mode de vie, même dans une version « soft », et ne se l’ appliqueront sans doute jamais, ni à eux même, et encore moins à leurs enfants. Même les militants aguerris et sincères qui vont jusqu’à fuir les villes pour s’installer en Ardèche expérimenter un autre mode de vie, en ouvrant une ferme par exemple, sont très loin d’un schéma réel de décroissance : sans le savoir, ils continuent de profiter de toute l’infrastructure d’un pays hautement technologique qui les maintient en vie (accès a l’eau potable, à l’énergie, à la santé, consultation Hospitalière au moindre problème sérieux..etc etc). Et que dire des personnes qui vivent même de cette idée, en écrivant des livres sur la décroissance, qui se vendent d’ailleurs très bien, mais qui n’ont jamais testé sur eux même ce Koh-Lanta planétaire qui est le lot quotidien de plusieurs milliards de personnes, et qui, eux, n’ont pas le choix. D’ailleurs ils militent à travers des blog, utilisent massivement l’outil internet, se soignent avec les techniques médicales les plus poussées (et là, ils acceptent volontiers les progrès de la chimie), certains d’entre eux utilisant des moyens de transports modernes comme l ‘avion pour se rendre à des sommets alter-mondialiste…

Un projet communiste doit répondre sérieusement au défi planétaire du développement de toute l’humanité

Pour répondre aux besoins d’une planète qui comptera 11-12 milliards d’êtres humains d’ici 2100 (et qui se stabilisera à ce niveau selon les démographes), loin de l’idéologie de la décroissance, c’est au contraire une tout autre conception du développement qu’il faut défendre. Un développement qui nécessitera inévitablement un accroissement de la richesse, mais qu’il faudra produire autrement. Pour le cas de l’énergie, nous ne partons pas de rien, beaucoup d’études mondiales, émanant du GIEC ou d’organisations Onusiennes, montrent la voix à suivre pour à la fois répondre aux besoins énergétiques grandissants, tout en respectant le climat et en limitant les graves atteintes aux écosystèmes (pluies acides, pollutions chimiques, acidification des océans etc). Mais pour cela il faut avoir la volonté politique de débloquer les financements et les lignes de crédits, un tout autre rôle pour la Banque Mondiale : c’est tout l’enjeux de la bataille autour de la maitrise public des outils financiers et de nos propositions économiques. On peut aussi renvoyer à la brochure énergie éditée par le PCF qui donnent des clés sur le sujet, ou au derniers rapports du GIEC qui montrent que, si il est vrai qu’une partie de la solution réside dans la modération de la consommation par l’amélioration de l’efficacité énergétique, par la généralisation de l’économie circulaire, il n’en demeurent pas moins qu’il faudra produire de l’énergie supplémentaire avec tous les moyens décarbonnés dont nous disposons, et compatible avec la limitation des ressources.

Ce défi du développement pour tous, de l’accès à l’énergie, de l’eau, de la nourriture etc , ancré aux donnés réelles, condition de la pleine émancipation de tous les être humains, est la question centrale, la plus difficile qui soit, qui doit préoccuper tous les progressistes, dont les communistes, du monde entier.

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Annexe

Energie : le cas emblématique de l’Afrique

L’Afrique n’est pas un continent avec quelques villages dispersés dans la savane. On y trouve de grandes mégapoles de plusieurs millions d’habitants (Dakar, Lagos, Kinshasa, Le Caire…) avec des problématiques d’approvisionnement qui sont les mêmes que celle d’une métropoles occidentales mais à la différence près que les villes africaines disposent de moyens dérisoires. Les parcs et jardins sont pratiquement inexistants dans ces villes : tout simplement parce que les habitants complètement démunis coupent les arbres immédiatement pour se procurer de l’énergie. En effet, dans ces villes il n’ y a pratiquement pas d’accès à des énergies modernes, ni gaz et ne parlons même pas de l’électricité : le seul moyen de faire cuire de la nourriture est de brûler un petit tas de bois, pratique à laquelle s’adonnent des millions d’habitants : cela donne des villes extrêmement polluées et noyées dans un nuage de fumée (imaginez les 8 millions de franciliens le matin allumant un petit feu chez soi pour prendre le café 365 jours par an…). Pour ce genre de ville, il faudrait, comme pour les métropoles européennes, des sources d’énergie de masse à disposition et qui soient non polluantes. Les Africains vivent bien les mêmes problématiques et besoins que les Européens, sauf qu’ils tentent d’y répondre avec des moyens du début du 20eme siècle voir du 19ème siècle. A noter que selon l’ OMS, l’inhalation des particules fines des fumées de bois coûte la vie à près de 2 millions de personnes chaque année à travers le monde. C’est un vrai problème sanitaire.

L’Afrique c’est aussi un continent avec des pays très peuplés et avec une croissance de la consommation énergétique qui devient un casse- tête difficile à résoudre : pensons qu’une des raisons des révolutions arabes et de l’ exaspération sociale, ce sont justement les coupures de courant et les prix prohibitifs de l’énergie. L’Egypte, 80 millions d’habitants, voit sa population grossir de près de 2 millions d’habitants chaque année ! C’est l’équivalent de la population parisienne en population supplémentaire, une population qu’il faut nourrir, loger, fournir en énergie, dans un pays qui est déjà pauvre. Même situation pour le Nigéria, la RDC, le Maghreb… Dans ce contexte suggérer que le solaire et l’éolien, hors de prix, et avec des problèmes techniques qu’aucun pays n’a encore surmontés, sont la solution principale, relève soit de la démagogie, soit de l’irresponsabilité ou du cynisme. Ce que l’Allemagne, l’un des pays les plus riches du monde et le plus industrialisé, n’est pas parvenu à résoudre, à savoir s’approvisionner massivement en énergie renouvelable, serait atteignable pour des pays comme le Nigéria, la RDC ou l’Egypte ?

L’Afrique c’est aussi des dizaines de millions de femmes et jeunes filles qui passent de longues heures chaque jour pour la corvée d’approvisionnement de bois : autant de temps qui n’est pas consacré à l’éducation, à une élévation des qualifications. Un pays dont une des activités essentielles est de se procurer un peu d’énergie pour survivre voit son développement compromis. C’est cette réalité qui se cache derrière la part de 50% de renouvelable dans le bilan énergétique de l’Afrique : il s’agit essentiellement de bois de cuisson ou d’excréments d’animaux qu’on brûle.

Ce que montre ces réalités c’est que l’absence d’énergie moderne tue beaucoup plus que les risques liés à la modernité de nos installations énergétiques dans les pays riches.

 

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