Enseigner dans le « 93 »… le vécu professionnel, au-delà des « bulles» médiatiques

Lorsque qu’on me pose la question du lieu de mon lycée, où j’enseigne depuis 16 ans maintenant, et que je réponds par le nom du département, le 93, la Seine St Denis, il est vrai que la première question qui suit systématiquement c’est « … et… ça va ? C’est pas trop difficile là-bas?… ». C’est une question légitime, quand on sait que c’est le département le plus pauvre de France, pour ne citer qu’un indicateur, avec des taux de chômage importants et des quartiers entiers relégués… où les établissements scolaires sont le réceptacle de toute cette crise.
En revanche, dans notre pratique professionnelle de tous les jours, les enseignants et tout le personnel éducatif plus largement, le nom du département en soi, les passions qu’il peut soulever à l’extérieur, on est assez loin de tout cela : on a avant tout des élèves en face de nous, qui ont des réactions d’ados, des problèmes d’ados, des aspirations d’ados, comme on en trouve partout en France. Pour le dire vite on n’a pas vraiment « conscience » d’avoir des « jeunes du 93 » en face de nous, ce n’est jamais présent dans nos conversations entre collègues, on s’en moque un peu : l’important pour nous c’est qu’ils réussissent, travailler à cela, c’est notre métier, une sorte de « routine » professionnelle quotidienne. Apres 16 ans d’enseignement dans ce département, je pense pouvoir affirmer cela sans trop me tromper sur notre état d’esprit.

On traite donc sur le terrain les problèmes qu’on peut rencontrer, de façon professionnelle, et il faut vraiment insister sur le qualificatif -professionnel-, car cela tranche avec d’autres approches, plus émotionnelles, passionnelles et polémiques, avec souvent le pire comme instrumentalisation politique dès qu’on évoque ce département.

Je vais essayer de prendre un exemple concret pour faire comprendre le décalage qu’il y a entre la réalité professionnelle vécue sur le terrain et les instrumentalisations potentielles/possibles et médiatiques qu’on peut rencontrer dès lors qu’on évoque le « 93 »…

Imaginons une situation banale, fictive ici pour ne mettre en cause personne, mais tout à fait plausible : dans un lycée, une classe de seconde par exemple, qui entrerait au CDI (la bibliothèque du lycée) accompagnée de son prof de français pour faire une recherche documentaire, une classe connue dans l’établissement pour ne pas savoir « se tenir », qui se mettrait à hurler, à parler fort, imitant et poussant des cris d’animaux (j’ai déjà eu des classes comme ça…), la situation dégénère très vite, des élèves se battent et se roulent par terre, renversent des livres etc… À ce moment-là, le documentaliste « pèterait un plomb », et se mettrait à hurler à son tour, excédé, et déciderait d’exclure toute la classe du CDI, sans distinction, en lançant « Vous vous comportez comme des animaux ! Vous n’avez rien à voir avec des élèves ! Vous n’avez rien à faire dans ce lieu ! C’est insupportable ! Hors d’ici ! Foutez-moi le camp !» .

Cela peut arriver d’avoir une telle réaction : on est fatigué, c’est la goutte d’eau de trop, on est débordé face à une situation, et peut-être qu’on a aussi envie de se lâcher un jour dans sa vie pour marquer les élèves pour qu’ils se rendent compte de leur comportement …
Dans ce cas-là, les CPE vont sans doute intervenir dans les heures qui suivent, sermonner la classe, coller quelques élèves (celui qui aura renversé les livres, l’autre qui s’est battu et s’est roulé par terre). On ira aussi voir le collègue documentaliste, pour comprendre ce qui s’est passé, il doit souffrir sur le plan professionnel, l’aider peut être, voir ce qu’on peut améliorer dans le fonctionnement de l’accueil des classes au CDI etc… le boulot normal, la vie d’un établissement.

Mais est-il besoin de préciser que personne au lycée n’aurait l’idée de traiter un tel événement sur un ton polémique en posant le problème d’un accès à la culture qui serait refusé pour des élèves du 93. Ce serait complètement absurde et ridicule, car naturellement on sait, en tant que professionnel et habitué a ce genre de situation, que dans 99% des cas, il ne s’agit absolument pas de cela, que ce serait contradictoire avec la vocation professionnelle même du collègue documentaliste, et le fait que justement, il choisit de rester dans le 93 par exemple (doublement absurde donc).

Pourtant on pourrait présenter un tel incident sur le ton d’un article de presse avec pour titre : « un documentaliste, qualifiant des élèves d’animaux dans un lycée du 93, leur refuse l’accès à la bibliothèque ». Cela peut prêter à rire présenté comme cela, car je vous ai raconté toute l’histoire et vous l’intégrez dans le contexte banal du fonctionnement d’un lycée… mais après tout, dans l’absolu, il n y a rien de faux dans le titre, et un tel article sera partagé des milliers de fois sur les réseaux sociaux, avec toutes les interprétations qu’on peut imaginer.

Bien sûr on pourra toujours trouver dans les 1% de la masse des fonctionnaires, le professeur raciste, le documentaliste raciste, le CPE raciste, il y aussi le cas plus trivial du « con », qui produira l’acte impardonnable qu’il faut, à médiatiser, qui permettra de coller avec une certaine vision et représentation des choses, et qui entrera en résonance avec des frustrations bien réelles et des discriminations quotidiennes que subit une bonne partie de la population.

Et pour compliquer les choses, ce genre de situation peut se produire de façon encore plus probable dans le cas d’élèves face à un public non professionnel ou en tout cas non habitué à la gestion d’un groupe d’ados : visite de musée, cinéma, visite d’un lieu de mémoire… Ici aussi, on pourra toujours trouver le 1% de cas où cela se passe vraiment mal, ou bien on peut tomber aussi sur des « cons », ou des gens simplement dépassés et pas formés du tout, avec du mépris de classe de la part d’une partie du personnel, ou des propos inadmissibles, condamnables comme cela semble être le cas pour la visite du musée d’Orsay par des collégiens, auxquels on a visiblement tout fait pour empêcher le bon déroulement de la visite et leur faire passer l’envie de revenir dans un musée.

Mais cela restera l’exception qui confirme la règle : l’écrasante majorité de cette profession, les enseignants, les acteurs de la culture, les établissements, ont pour vocation l’accès à l’éducation, la culture pour tous… cela fait partie de leur ADN (Je peux affirmer cela, pour fréquenter ce milieu depuis près de 16 ans.)
Face au 1%, il y a donc les 99%, par exemple les milliers de sorties scolaires qui ont lieu chaque année dans des établissements culturels parisiens, dont on n’entend jamais parler, avec des classes pourtant issues du 93, et où le bilan est clairement très positif (à hauteur d’une bonne dizaine de classes accueillies par jour, issues de ce département, à Paris, on retrouve cet ordre de grandeur sur l’année…).

Ainsi, parler systématiquement de « racisme d’État » à chacun de ces événements comme celui d’Orsay et y voir la preuve d’une stigmatisation généralisée et institutionnalisée visant le 93 pour l’accès à la culture, ne me semble pas pertinent.
Les faits sont largement condamnables, là n’est pas la question : ce sont les instrumentalisations derrière qui sont problématiques. Elles sont dangereuses car elles rajoutent de la confusion, détournent des vrais problèmes et contribuent à diviser les fonctionnaires, alors qu’on aura besoin d’être solidaires, rassemblés, vu les batailles qui s’annoncent.

AB

————-

Quelques compléments :

Inutile de préciser que ce type d’approche, partant d’une exception pour tirer des conclusions générales collant à une vision idéologique, ne fait pas avancer d’un seul millimètre la cause de l’enseignement pour tous, les nécessaires politiques de rééquilibrage entre les départements riches et pauvres (92-93), la dénonciation des politiques d’austérité du gouvernement actuel et les moyens supplémentaires nécessaires à accorder à l’éducation nationale, et aussi à la formation des enseignants démunis face à des situations de plus en plus difficiles… Au contraire, en utilisant des termes englobants comme « racisme d’Etat », ou « racisme contre le 93 », qu’on voit de plus en plus apparaître sur les réseaux sociaux dans une surenchère de réactions, on en rajoute un peu plus sur la stigmatisation de ce qui reste des services publics dans ces territoires, de ce qui reste de l’État, comme le fait Fillon, souhaitant supprimer des centaines de milliers de postes de fonctionnaires, mais ici, le dénigrement de l’État se fait sur des motivations et revendications pourtant diamétralement opposées, sur des valeurs de gauche (celles de la revendication d’un traitement égal entre les élèves quelles que soient leurs origines, et d’un droit à l’éducation de qualité pour tous etc…etc… ).

Inutile de préciser aussi que ces traitements médiatiques, avec leur effet de miroir déformant, gênent la pratique de nos métiers, et que cela rend plus difficiles nos missions, puisque cela sape la confiance entre les élèves, leurs familles, et les institutions de l’école et de la culture, même s’il est vrai que ces familles sont souvent victimes de discriminations au quotidien, et donc réceptives à ce discours ( ce qui ne valide pas pour autant le discours sur le « racisme d’État »).

Enfin, on est plus souvent habitué à des instrumentalisations venant de l’extrême droite, par exemple le prof agressé dans le 93, qu’on fait passer comme la preuve d’un gros problème d’immigration… Mais justement, c’est déjà assez difficile comme ça avec la droite et l’extrême droite pour les enseignants : on a donc déjà de quoi faire de ce coté-là…

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