Fumer une cigarette après un débat houleux sur l’écologie : est-ce bien raisonnable?

Ne vous est-il jamais arrivé de débattre à « bâtons rompus » sur les questions d’écologie pendant des heures, et à la fin, épuisé après tant d’échanges respectueux et courtois, vous retrouver tous ensemble, malgré les désaccords, à fumer une clope à l’extérieur, en guise de pause et de moment d’apaisement pour discuter de tout et de rien, dans un moment de réelle fraternité ?

C’est une expérience intéressante, car elle assez révélatrice de l’écart entre les représentations qu’on se fait des dangers sur la santé et leurs réalités dans les ordres de grandeur.

Il y a 4 ans par exemple, lors d’une réunion de travail avec des partenaires du front de gauche, j’ai pris part à une longue discussion sur le problème du stockage des déchets nucléaires, prévu en France à Bure sous forme d’enfouissement dans une couche géologique, choisie pour son inertie et sa stabilité pour des millions d’années, à 500 m de profondeur.

C’est un classique dans les débats, et parmi ceux qui réveillent vite les passions.

C’est alors qu’on se retrouve, seul contre tous, à expliquer que les volumes de déchets ultimes sont très faibles (la taille d’une piscine olympique) au regard du service rendu, puisque ce sont les résidus de la production d’électricité pour un pays de 50 millions d’habitants pendant plus de 40 ans. Et pour appuyer l’argument, je ne manque pas de le comparer avec les résidus tout aussi toxiques du charbon, qui pour une production équivalente d’électricité, auraient un volume de déchets ultimes cent fois supérieur. Résidus du charbon qui ont une durée de vie infinie, des millions d’années donc, et par conséquent, avec les mêmes problématiques de confinement et de stockage à long terme, mais aujourd’hui simplement déversés dans la biosphère par les cheminées des centrales à charbon sans plus de zèle à les confiner et à chercher une solution de stockage, et sans que cela provoque la moindre émotion…

À plaider que ce sont des centaines de scientifiques travaillant pour des instituts publics et souvent sous statut de fonctionnaire (donc protégé), des citoyens comme nous avec la même proportion de gens honnêtes et responsables, qui, après des années d’étude sur le terrain, provenant de toutes les disciplines (des géologues, hydrologues, pédologues, écologues, géographes, biologistes, médecins etc.) ont choisi, parmi plusieurs possibilités de terrains, cette couche géologique précisément pour les qualités qu’elle présente (inertie, imperméabilité, absence d’infiltration d’eau etc.).

À informer qu’il y a plusieurs niveaux de protection et de barrières, et qu’il faut, pour qu’il y ait problème, que les poisons s’échappent de la matrice en verre dans laquelle ils sont enfermés, puis percent l’acier du récipient, puis le béton, puis traversent une argile extrêmement imperméable et remontent à la surface depuis 500 m de profondeur… toutes ces précautions pour parer à l’improbable et retarder suffisamment longtemps un écoulement éventuel, afin que la radioactivité de ces poisons ait le temps de décroître jusqu’à des niveaux de radioactivité naturelle inoffensifs (hé oui, les sols, les roches sont naturellement radioactifs, c’est la dose qui fait le poison !).

Enfin à argumenter que certes on n’était pas sûr, malgré toutes ces précautions, à 100 %, qu’un problème ou une défaillance n’arrivera jamais, mais que cette certitude avoisinait plutôt les 99,999 %, et ainsi pouvoir affirmer que le risque est tout de même raisonnablement faible et socialement acceptable, surtout au regard des autres problèmes que cela évite à la société, problèmes qui ne sont pas de l’ordre du risque mais du danger réel et avéré (par exemple le danger du manque d’énergie, ou le danger du réchauffement climatique, sachant que le nucléaire n’émet pratiquement pas de CO2).

Malgré toute cette énergie dépensée à avancer ces arguments en vain, souvent seul contre tous, on se fait à l’idée que ces débats sont trop passionnels, et qu’il est difficile de convaincre sur des bases rationnelles quand on aborde ce genre de sujet. Il ne reste plus qu’à aller accompagner à la pause les copains qui sont en désaccord et parler d’autres choses : le boulot, les vacances, les soirées. etc.

Mais alors, voir un copain fumer une clope, juste après qu’il se soit battu en réunion pendant des heures en faisant valoir les 0,001 % de risque qui subsiste, qu’un événement imprévu vienne déterrer dans 300 mille années, sous 500 m de profondeur, les récipients d’acier et gratter le verre jusqu’au poison, et faire varier la radioactivité naturelle du milieu à des doses dangereuses pour la santé, n’est ce pas contradictoire et même assez surréaliste ?

La question vaut vraiment d’être posée.

En effet une clope, en plus des métaux lourds cancérigènes présents, contient toute sortes d’éléments hautement radioactifs et tout particulièrement le polonium 200. On estime qu’un fumeur régulier reçoit une dose de radioactivité environ 2 fois supérieure à ce que recevrait un habitant qui refuse de quitter la zone interdite autour de Tchernobyl, celle où la radioactivité est encore estimée comme dangereuse pour la santé et où les terres sont considérées comme incultivables (il y en a plusieurs centaines sur place, des personnes âgées notamment qui refusent de quitter leurs maisons). C’est donc très sérieux, le corps d’un fumeur reçoit une dose qu’aucune entreprise du nucléaire n’accepterait pour ses travailleurs pour des questions de respect de la réglementation (sauf pratique de délinquance patronale avérée). Même les cosmonautes exposés à un fort rayonnement car non protégés par l’atmosphère, reçoivent moins de dose de radioactivité dans leur corps.

Alors fumer des clopes, juste après s’être lancé dans une discussion pointue de spécialiste sur la pollution radioactive, et pour justifier au passage la « sortie du nucléaire » afin de se débarrasser du danger réel de la pollution radioactive (qu’il ne s’agit pas de sous estimer, mais qui est maîtrisable) : je trouverai cela toujours surréaliste et décalé. Imposer à d’autres, une vision du traitement du risque, qu’on refuse de s appliquer de façon élémentaire à soi-même et à son entourage immédiat, et juste pour des raisons de confort (fumer des clopes), c’est tout de même étonnant non ? Et dire que moi aussi, pourtant non-fumeur, je respire cette fumée hautement radioactive pendant les discussions. Mais malgré cela, je tiens à dire que j’éprouverai toujours un réel plaisir de discuter, clope ou pas, avec les partenaires du front de gauche, même après un débat animée.

AB

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Une réflexion sur “Fumer une cigarette après un débat houleux sur l’écologie : est-ce bien raisonnable?

  1. Merci pour cet article !
    Cela fait longtemps que, moi aussi, je m’étonne de la psychose du nucléaire, alors que le tabac est infiniment plus dangereux (6 millions de morts par an selon l’OMS)

    Malheureusement, je constate que ceux qui ont une vision de l’écologie pour le moins obtuse, préféreront tuer le dernier panda plutôt que d’admettre que le nucléaire peut être un moindre mal.

    Pourtant en ce qui concerne l’écologie, le nucléaire n’est vraiment pas le problème principal.

    Le GIEC et toutes les autorités scientifiques soulignent que la priorité c’est la réduction des rejets de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

    Ce rejet de gaz qui engendre le réchauffement climatique, qui engendre à son tour des catastrophes climatiques qui n’iront qu’en empirant, et surtout, qui participe à la disparition massive d’espèces animales et végétales.
    Pour rappel, le taux d’extinction actuel est de 100 à 1 000 fois supérieur au taux moyen naturel constaté dans l’histoire de l’évolution de la planète !
    Ce phénomène, appelé l’extinction de l’holocène, semble lui aussi bien moins important que l’arrêt du nucléaire pour beaucoup d’écolos…

    Alors, objectivement, les déchets et les accidents nucléaires sont bien moins dangereux que le rejet massif de gaz à effet de serre lié aux énergies fossiles.

    C’est seulement moi un bon exemple du triomphe de l’irrationnel.
    Des militants écolos seront prêts à se jeter sous les rails d’un train chargé d’uranium, mais seront largement moins agressif envers les industries pétrochimiques, et l’industrie du tabac
    C’est en effet contradictoire et surréaliste…

    Hélas, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’y a pas de dynamique politique pour arrêter de bruler les énergies fossiles… ainsi que pour arrêter la consommation de tabac qui continue d’augmenter et qui tue plus de 70 000 personnes en France.

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