Ecologie : les débats dans le Front de Gauche. Episode 2

 la Bretagne bientôt autonome en énergie?

la Bretagne bientôt autonome en énergie?

Ecologie : les débats dans le front de gauche. Episode 2

Par Amar Bellal

Rappel de la démarche

Il y a une bonne dizaine de questions qui sous des apparences de détail, de querelles techniques ou même de simples malentendus révèlent en réalité de vraies différences de fond dans le front de gauche. On sait qu’il y a des différences très marquées sur la stratégie, les conceptions du rassemblement. Mais il y a aussi celles qui apparaissent très fortement sur des questions clés comme l’écologie, secteur transversal qui a rapport très étroitement à notre vision du monde, à nos valeurs, à notre relation au progrès et aux conditions de sa maitrise et de son orientation. Ces différences ne sont pas insurmontables à la construction des rassemblements à condition qu’elles ne soient pas tues et à condition de les poser au bon niveau et de comprendre les origines des désaccords : passer sous silence ces questions au point qu’elles en deviennent taboues en croyant ainsi ménager, voir renforcer le rassemblement, est une illusion. Au contraire, on aboutit à la tentation de régler ces questions par d’autres voies que le débat d’idées, par des passages en force politiciens par exemple : c est une logique perdant-perdant à long terme pour le front de gauche. Donc parlons de ce qui fait débat, de ce qui fâche même, sans tabou et en poussant loin l origine des désaccords afin de pouvoir les dépasser.

Dans le premier épisode nous avons traité des trois préjugés suivants :
1) le « petit » qui est la solution à tout (small is beautiful),
2) les expériences locales qui sont amalgamées à des solutions globales,
3) la facilité des solutions « on sort de tout » dès qu’on rencontre un problème.

Aujourd’hui nous verrons :
4) le syndrome « NIMBY »
5) le mythe de la « bulle autonome » (éco quartier, éco région autonome)
6) les illusions de J RIFKINS et de son « économie hydrogène »

Episode 2

4) Le thème : NIMBY « pas dans mon jardin » version simple et sa variante « ni ici ! ni ailleurs ! »

Le syndrome Nimby a été bien décrit par les sociologues américains. Il désigne le refus des nuisances liées à l’installation d’équipements collectifs, tout en acceptant de profiter des services qui lui sont liés :  » je prends le TGV, je trouve cela très pratique mais je refuse le tracé proposé qui passe à coté de ma maison, mon village.. ». Il a bien sûr une connotation très négative car synonyme d’égoïsme social, surtout lorsque l’alternative au projet ne fait que déplacer la nuisance, voir l’amplifier. C’est le Nimby le plus « primaire » avec tout ce que cela suppose d’injustice de classe. Par exemple on arbitrera plutôt en faveur d’un tracé ferroviaire traversant un quartier populaire de 30 000 personnes plutôt qu’un quartier chic ne dérangeant que 5000 personnes, qui disposent de moyens autrement plus importants pour se faire entendre. Cependant soyons prudent car il est aussi utilisé de façon abusive pour dénigrer injustement des mouvements d’opposition à tel ou tel projet. Car il arrive aussi que ces oppositions se construisent sur une base de préoccupations légitimes et honnêtes, soucieuses de l’intérêt collectif : coût pour la société, perturbation environnementale, alternative réelle et crédible non prise en compte etc… Alors il faut étudier le problème, démêler le vrai du faux, renoncer parfois et faire autrement, ou alors trancher et faire preuve de courage politique…. Bref il faut du dialogue, chaque cas est particulier, c’est le fonctionnement normal d’une démocratie.

Le problème devient plus compliqué lorsqu’il s’agit d’un refus absolu de type « Non à….Ni ici ni ailleurs ». Il convient de s’interroger sur le sens du « ni ailleurs » . Prenons l’exemple des forages profonds en mer au large de la Guyane : il y a eu une opposition très forte dès qu’a été évoquée en juin 2012 la possibilité d’y exploiter du pétrole. Pourtant nous importons chaque jour du pétrole de pays dont la préoccupation pour l’environnement est inexistante (législation absente et/ou contexte de dictature et/ou corruption). Un pays comme la France, pays de droits, dispose d’outils de contrôle autrement plus fort pour garantir, si ce n’est un impact nul sur l’environnement, au moins une limitation très forte des atteintes. Dès lors refuser d’exploiter du pétrole au large de la Guyane revient à exporter sur d’autres continents les nuisances liées à notre niveau de vie, et lorsque l’on voit l’état du delta du Niger et la mangrove complètement massacrée par les marées noires de TOTAL et SHELL, « nuisances » est ici un terme très faible. Exploiter du pétrole en France permettrait une diminution de nos importations, donc une baisse des dégâts écologiques, un « partage » de la pollution en quelque sorte en attendant de sortir du pétrole. Et pour une fois, ce « partage » de la pollution ne se ferait pas en défaveur d’un pays pauvre, mais d’un pays riche (la France) qui dispose d’outils technologiques et démocratiques pour en limiter l’impact. Cette attitude de refus, ne rentre-t-elle pas en contradiction avec la volonté affichée de « re-localiser » la production [1] que nous proposons dans le programme partagé ? Ne cache-t-il pas un Nimby « écologiquement correct » dont l’arrière-cour serait l’espace d’un pays entier voir d’un continent, tendant à faire de la France une bulle écologique, une zone décrétée « zéro nuisance » ? En somme à vous les pollutions, les nuisances liées aux plate-forme offshore, pipeline etc, et à nous votre pétrole.

Le slogan « ni ici ni ailleurs » pose vraiment problème et montre une certaine perversité́ : le « Ni ici » sera effectif du fait des possibilités de mobilisation dans un pays démocratique et de droits avec une tradition de luttes comme la France : il est en effet largement possible de bloquer de tels projets d’exploitation pétrolière en France comme on le voit avec le gaz de schiste par exemple. Mais pour le « Ni ailleurs » on attendra, car on sait très bien que les importations françaises continueront, et qu’en attendant, la pollution évitée en France n’est rien, en tout cas sans commune mesure comparée aux empoisonnements de populations entières en Afrique. Bref on fera, mais ailleurs, pas ici : on ne fait donc que déplacer le problème en l’aggravant. L’ajout du « ni ailleurs » est au mieux une preuve de naïveté, au pire un moyen pour nous très habile de rendre acceptable ce qui relève d’un égoïsme des plus banal, ce qui relève d’un néocolonialisme très subtil déguisé de préoccupations écologiques (la pollution marine, le réchauffement climatique). Allons nous demain bloquer, avec la même force, les pétroliers en provenance d’Afrique qui arrivent chaque jour au port du Havre, et accessoirement accepter d’abandonner nos voitures, nos camions de marchandises et nos bus ? On ne le fait déjà pas aujourd’hui et on ne le fera certainement pas demain. Donc, si les techniques utilisées obéissent aux normes françaises, alors il n’y a aucune raison de refuser l’éventualité d’exploiter du pétrole en Guyane : c’est la position la plus cohérente pour les défenseurs de l’environnement, car cela réduira d’autant les pollutions au large des côtes africaines.

5) Le mythe de : la « bulle autonome » : l’éco-Bâtiment, l’éco-Quartier, l’éco-Ville, l’éco-Région autonome (voir aussi le préjugé « small is beautiful »)

Régulièrement, on nous vante tel ou tel éco-quartier qui serait autonome en énergie, et même des villes et des régions entières autonomes (la ville de Fribourg en Allemagne, la région Poitou-Charentes). Si on ne précise pas exactement ce que cela recouvre vraiment : alors c’est une publicité mensongère lourde d’arrières pensées idéologiques. Décryptage :

Habituellement on va argumenter en vantant les performances énergétiques d’un éco quartier (de préférence se situant à Fribourg ou à Copenhague) : la qualité de l’isolation thermique des bâtiments serait telle que la chaleur d’une simple ampoule lumineuse permettrait de chauffer une pièce, y compris par grand froid. C’est vrai : ce sont des performances tout à fait actuelles et qu’il faudrait s’efforcer de reproduire à grande échelle (les fameux bâtiments BBC, bâtiment basse consommation). Concernant la production d’eau chaude ? On nous répond qu’il y a des chauffe-eau solaire sur le toit. Et concernant l’électricité nécessaires aux usages électroménagers et informatiques etc, il y a les panneaux solaires photovoltaïques sur le toit, et une petite unité de bio-gaz collective. L’eau ? On a un récupérateur de pluie.

Cela semble imparable, il y a vraiment une autonomie énergétique. Alors où est la publicité mensongère ?

– on ne comptabilise pas les dépenses énergétiques liées à la fabrication de ces équipements, ni les dépenses énergétiques permettant aux ouvriers (et à leur gosses) qui les ont construit de se nourrir, se vêtir, se soigner, s’éduquer un minimum. On nous rétorquera que c’est hors bilan car les usines se situent hors du périmètre de notre éco-quartier.
– quand un des occupants se rend à son travail en voiture, prend le train ou le tramway, ou dans le cadre de ses loisirs passe une semaine à New-York en vacances, ce n’est pas comptabilisé dans le bilan. Evidemment, il fait son voyage hors du périmètre de la bulle éco-quartier, on nous rétorquera donc que ça ne compte pas non plus [2].
– on ne comptabilise pas l’énergie contenue dans la nourriture et tous les biens de consommation. Prenons juste l’exemple de l’eau, besoin vital qu’on peut difficilement accuser de participer à la société de consommation : elle nécessite beaucoup d’énergie pour être purifiée, transportée, puis retraitée dans une station d’épuration (avec des produits chimiques dont la production demande aussi de l’énergie)…

Bien sûr à chacun de ces points on nous rappellera pour l’eau, l’existence du récupérateur de pluie, et pour la nourriture, l’existence du petit potager. Cela peut aider mais en regardant les rendements, besoins en eau, la compatibilité avec la densité : en faisant tourner la machine à calcul, on n’arrive pas à « boucler » le problème de la recherche d’autonomie. A moins d’avoir un quartier de très grande étendue avec une faible densité d’habitations….mais alors il ne s’agira plus d’un quartier.
Mieux : au delà de l’autonomie en énergie, si on prend maintenant un indicateur plus général qui comptabilise toutes les ressources consommées, l’empreinte écologique [3] par exemple, alors c’est encore plus faux. Il faudrait rajouter les surfaces liées aux exploitations minières, agricoles, les océans nécessaires.

Ce qui explique ici qu’on arrive à tromper tout le monde, c’est qu’en matière d’énergie, presque personne ne fait la différence ente 1, 10 et 100 (ce qui est normal, tout le monde n’est pas plongé dans ce sujet). La simple perception d’un panneau solaire sur un toit, et quelques arguments sans entrer dans les détails, suffisent à tromper et à faire croire à l’autonomie. D’autre part on oublie toutes les interactions sociales lié à une division du travail tellement poussée à l’échelle planétaire qu’on ne les perçoit même plus. Cela rend complètement hors de propos d’essayer de fixer une frontière territoriale à l’intérieur de laquelle on aboutirait vraiment à une autonomie.
En fait on se rend compte qu’on a désespérément besoin de ses voisins. On a beau éventuellement essayer de les cacher, les nier, les mépriser : rien n’y fait, on a besoin d’eux, on est lié au reste de la société, au reste du pays et même à l’appareil productif mondial : cachez moi cette usine polluante qui consomme de l’énergie que je ne saurai voir ! On découvre alors que cette quête de la bulle autonome est complètement vaine. Et après tout, pour les valeurs communistes que nous partageons : c’est plutôt une bonne nouvelle.

Faut-il pour autant tout rejeter dans cette idée notamment concernant le volet de la recherche dans la performance et l’efficacité (eau, énergie, agriculture etc..) ?
Clairement NON si c’est le point de départ d’une vraie préoccupation d’économie des ressources et de minimisation des atteintes à l’environnement, d’une pratique nouvelle intégrée dès la conception des bâtiments, dès les études d’urbanisme [4]. Par contre il faut bannir toute la partie qui s’apparente à une démonstration idéologique douteuse : « on peut se passer des autres, on peut vivre dans une bulle, dans le mirage de l’autonomie de notre quartier, dans l’entre-soi », en somme la version « écologique » des tristes quartiers résidentiels, hautement sécurisés, entourés de quartiers pauvres qu’on rencontre aux USA et en Amérique du Sud. En résumé : oui aux innovations techniques y compris aux innovations sur le plan de l’organisation sociale, non aux mirages et aux conclusions rapides.

Les éco-quartiers de Fribourg sont indéniablement de vrais laboratoires d’idées dont on peut s’inspirer. Plus que de réelles innovations, c’est surtout la mise en cohérence d’une multitudes de techniques déjà éprouvées et ici réunies sur un même espace qui a constitué vraiment la nouveauté. Mais soyons clair : il est faux d’affirmer que ces quartiers sont autonomes en énergie : ils sont reliés au reste du monde, ne serait ce que par le réseau électrique national allemand [5]. Ils dépendent également de tous les équipements au niveau national et même au niveau mondial, y compris les aéroports internationaux ! Aéroports qui accueillent des avions, qui transportent entre autre des médecins, lesquels se rendent à des colloques pour se former, lesquels de retour en Allemagne seront amenés à exercer leur métier avec plus d’efficacité. Or, cette dépense énergétique, est-elle comptabilisée dans le bilan des éco-quartiers lors de la visite d’un de ces médecins pour soigner la bronchite d’un des enfants de ses occupants ? Non. Cet exemple est très ponctuel il y en a des milliers d’autres possibles qui donnent la mesure de la complexité du problème et montrent qu’on est toujours très loin de l’autonomie.

Pour finir, cette question fait écho avec le premier préjugé traité « small is beautiful » dans le 1er épisode. En effet, rappelons que contrairement aux apparences, la vraie efficacité se réalise souvent dans la mutualisation d’équipements collectifs de grandes dimensions, qui se révèlent, au regard des services rendus à un grand nombre de foyers, plus économes, plus efficaces sur tous les plans au final par rapport à une multiplication de petites solutions. En réalité, s’il y avait vraiment besoin de conceptualiser jusqu’au bout ce qui ressemblerait à un espace autonome, alors le vrai éco-quartier à construire, il est à dimension mondiale, un éco-quartier géant qui compterait aujourd’hui 7 milliards de personnes et qui se stabilisera demain à 10 milliards.

On pourrait refaire cette démonstration pour aborder l’éco-ville autonome (Fribourg) et l’éco-région autonome (Poitou-Charentes), qui sont également des chimères porteuses d’idéologie et d’arrières pensées politiques. Par exemple, celle de faire passer l’idée que les services publics nationaux n’ont plus de pertinence, et ainsi préparer leur régionalisation et au final leur morcellement et leur privatisation. Mais nous verrons cela en détail dans le prochain épisode.

6) Le mythe : « J. RIFKIN (et NegaWatt) » : « demain, tous producteur-consommateurs, habitant des bâtiments à énergie positive, et s’échangeant de l’énergie comme on s’échange aujourd’hui des mails »

Partir d’une vision idéologique pour façonner la réalité jusqu’à réécrire les lois de la physique et de la thermodynamique, et ce, afin de conforter l’idéologie de départ : voilà un des grands drames d’aujourd’hui. Cette pratique sévit particulièrement dans les domaines qui touchent à des questions technico-scientifiques comme l’écologie et l’énergie. On part de la conclusion pour définir les hypothèses de départ. Ainsi la vision du tous producteur-consommateurs d’énergie, chère à l’économiste Jeremy Rifkin, est un summum du genre. Ou comment des économistes cherchent à jouer aux ingénieurs en s’affranchissant de quelques lois basiques de la thermodynamique. En ces temps de défiance envers les scientifiques et de crédulité, ça peut marcher, les livres se vendent, les salles de conférences ne désemplissent pas, plus c’est gros plus ça passe…

Suivons son raisonnement et montrons comment des idées qui sont distillées aujourd’hui dans les plus hautes sphères du pouvoir, idées qui séduisent jusque dans nos rangs, se révèlent être complètement fausses, et porteuses d’une idéologie que nous combattons en réalité.

L’énergie et internet

Internet est une réalité, un réseau qui n’a pas vraiment de centre, une toile où chacun s’échange des informations. Cela exerce une véritable fascination : partage des savoirs à l’échelle de la planète, support en apparence complètement dématérialisé, semblant échapper à certaines des logiques capitalistes… La tentation est alors très grande de vouloir calquer ce modèle au système énergétique et trouver des éléments qui pourraient appuyer cette vision. Tout est en place pour cette analogie internet/énergie. Qui joue alors le rôle des ordinateurs ? Ce sont les bâtiments à énergie positive, chacun avec son panneau solaire et sa petite éolienne, ou son unité de production de biogaz si il s’agit d’un quartier. Et qui pour les mails et autres informations numériques, indispensables à internet ? C’est tout trouvé, les flux d’énergie qu’on s’échange : électricité, hydrogène, gaz, qu’on produira depuis nos bâtiments à énergie positive. Et la toile et ses interconnexions ? C’est le réseau électrique déjà bien réel qui fait fonction de support. Le tout, piloté, régulé par des « Smartgrid », systèmes informatiques qui constituent le réseau intelligent dans le jargon des électriciens, qui arbitrera à tout moment s’ il vaut mieux affecter l’énergie produite à recharger les batteries de votre voiture électrique ou faire fonctionner la machine à laver, ou encore la vendre à votre voisin si vous la produisez en surplus.. Il pourra aussi décider de vous couper l’électricité lorsqu’il n’y a pas assez de vent ou de soleil. Oui, c est un petit détail, tout cela dépend de la météo, car il faut préciser que Rifkin propose une électricité 100% renouvelable, et c’est possible nous dit-il grâce à l’Hydrogène comme moyen de stockage de l’électricité pour pallier l’intermittence du vent et du soleil.

L’analogie courante avec internet s’explique par le fait que dans la tête de beaucoup de nos intellectuels, l’énergie ressemble à de l’information. Cela se comprend, car l’énergie est difficile à définir : on ne peut pas la toucher, on peut se brûler avec certes, sentir une décharge électrique, constater un mouvement, mais elle n’est jamais palpable en tant que tel, un peu comme l’information. Mais attention, la comparaison s’arrête strictement là. Voyons en quoi la vision de Rifkin est erronée.

– l’ hydrogène

Avec l’hydrogène, Rifkin prétend avoir trouvé le Grall, pourtant toujours convoité par des milliers de chercheurs en physique fondamentale et appliquée à travers le monde, à savoir : un moyen de stocker de l’électricité massivement, à un coût abordable. Il a, à lui seul, ridiculisé tous les prétendants au prix Nobel de physique qui consacrent leur vie à ça. Soyons sérieux : la technique de production d’hydrogène est connue depuis très longtemps, si elle ne s’est pas généralisée comme moyen indirect de stockage de l’électricité, c’est qu’il y a de réelles difficultés techniques pour passer à la grande échelle : réseaux de transport, pression importante pour conditionner le gaz, réservoirs de dimensions rédhibitoires, faible rendement, matériaux rares nécessaires à la technologie (platine). Ce que propose Rifkin existe dans les laboratoires, pour des applications réservées aux véhicules spatiaux et dans quelques prototypes. Mais cela n’arrive pas à franchir la rampe de l’industrialisation pour des applications autres que les batteries miniatures pour petit appareil (pour les raisons précitées), et ce depuis des dizaines d’années. Combien de Bus fonctionnent à l’hydrogène dans le monde par exemple ? 100 000 ? 10 000 ? allez disons 1000 ?…non : 47, sur toute la planète en 2010. Et les rares projets de voitures électriques utilisant la pile à combustible (hydrogène donc) piétinent. Tout n’est pas fermé, les nanotechnologies changeront peut être la donne, mais on le voit, on est très très loin des promesses de « l’économie Hydrogène » tant défendue [6].

S’échanger de l’énergie comme on s’échange des mails ?

(→passage un peu « ardu », pour ceux qui sont vraiment fâchés avec la physique et les nombres, passer au paragraphe suivant)
Toute transformation d’une forme d’énergie en une autre ne se fait jamais avec un rendement de 100%. Pour l’électricité, le seul moyen de stocker indirectement cette énergie massivement, c’est de remplir des barrages d’altitude d’eau au moyen de moteurs électriques. Lorsque cette eau redescend et fait tourner une turbine, elle restitue l’électricité initiale a hauteur de 70%-80%. C’est un excellent rendement [7], qui est due à la technique utilisée et aussi à la taille du système (STEP ) [8]. En effet on arrive par ce biais à avoir des grosses « batteries » ( = barrage) de 1000 MW de puissance, très courant dans les Alpes, à comparer par exemple à la batterie de stockage par voie chimique inaugurée en grande pompe par EDF récemment à la Réunion : 1MW, soit mille fois moins qu’un banal barrage et pourtant c’est déjà une très grande avancée technique . Le problème c’est que la plupart des sites pour faire ce type de barrage sont saturés en Europe. Alors qu’en est-il de l’hydrogène concernant le rendement ? L ’idée de Rifkin, qui n’est pas nouvelle, c’est le cycle de transformation suivant : – électricité → énergie chimique (hydrogène)→ électricité – : en somme produire de l’hydrogène avec l’électricité en surplus de sources intermittentes, ce qui est une forme de stockage chimique de cette énergie, et au moment opportun, utiliser cet hydrogène dans une pile à combustible pour récupérer cette électricité. Le problème c’est qu’à chaque conversion d’énergie on en perd…et surtout lorsqu’il s’agit d’une conversion – énergie électrique → énergie chimique (hydrogène) -, dont le rendement est de 75%. Et concernant la restitution – énergie chimique → électricité -, après avoir comprimé l’hydrogéne avec une perte de 10% (donc rendement de 90%), le rendement de la pile a combustible est de 50%. Si on fait le calcul : 0,75 multiplié par 0,9 multiplié par 0,5, on tombe à un rendement global de 0,33, c’est à dire 33%. Loin des 70% des STEP et surtout très très loin de ses capacités de stockage (facteur de 1 000 à 10 000 pour la quantité d’électricité stockée). On perd donc les deux tiers de l’énergie à chaque fois qu’on stocke de l’énergie par ce biais ! C’est un vrai gâchis économique alors qu’on sait que le renouvelable produit déjà peu d’électricité. Imaginez sur internet l’envoi d’un mail où le destinataire perd les 2/3 des informations, étonné, il le renvoie à son expéditeur qui en perd à nouveau les deux tiers du tiers restant : ce simple aller retour de mail aura fait perdre 90% de l’information… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les système énergétiques ont été conçus pour subir le moins de conversions possibles tout simplement parce qu’on ne peut pas se le permettre. Le schéma classique c’est : production→consommation directe, et on s’arrête là, contrairement au schéma idéaliste : production →stockage → restitution → stockage → restitution → stockage etc etc indéfiniment, car au bout du 2eme cycle il ne nous restera plus rien (on perd les deux tiers à chaque cycle !), toute l’énergie aura été dissipée dans processus de transformation.

Les bâtiments à énergie positive

Les professionnels trouvent que c’est une notion très floue et fourre-tout. Il s’agit en fait de bâtiment dont la production d’énergie (chaleur et électricité) est égale ou légèrement supérieure à zéro une fois les besoins en eau chaude, chauffage et usage d’électricité basique remplis (cela suppose le strict minimum et ne pas avoir 3 ordinateurs allumés par exemple). Et ce bilan est « lissé » sur toute l’année, cela suppose qu’il faut nécessairement faire appel au réseau électrique et donc à la production extérieur la nuit ou en cas de météo capricieuse. Si on y ajoute les besoins en mobilité, remplir la batterie de sa voiture électrique par exemple pour aller travailler le lendemain, alors c’est catégorique : aujourd’hui, sur toute la surface de la terre, il n’existe aucun, mais absolument aucun, bâtiment à énergie positive qui répondent à cette exigence [9]. Cela frôle l’escroquerie et cela fait écho au point précédent sur les éco-quartiers. Oui, en mettant des panneaux solaires partout, jusque dans le trou de la serrure de la porte, on arrivera tout au plus à répondre aux usages d’éclairage et électroménager basiques (télé, machine à laver, cuisson etc). Pour tout le reste transport, usines fabricant les biens de consommation (dont les frigo, télé, ordinateurs..et les panneaux solaires…), pour toutes les infrastructures et équipements extérieures, il faudra bien compter avec autre chose pour produire l’électricité nécessaire (ou alors continuer de faire venir du pétrole et du gaz si on ne veut pas de véhicules électriques).

une société du partage…de la pénurie !

On le comprend, à supposer que chacun dispose d’une telle maison individuelle « BEPOS » (Bâtiment à énergie positive), ultra isolée et bardée de technologie, orientée plein sud, avec un ratio surface de façade et toiture par habitant très favorable : eh bien cela ne suffirait pas à couvrir tous les besoins [10], même basiques (un minimum de mobilité notamment, l’industrie, l’agriculture etc). La difficulté est multipliée lorsqu’on pense aux zones de fortes densités où l’habitat collectif domine. Par exemple Paris : combien d’habitants pour combien de surface de toiture disponible ? Ou dit autrement : un immeuble de 4 étages avec vis à vis comme c’est souvent le cas en ville, combien de locataires doivent se partager l’unique surface de la toiture du dernier étage ? Autre aspect, il a été calculé que l’énergie nécessaire à la fabrication de ces bâtiment très sophistiqués (l’énergie grise) est équivalente à près de 50 ans de fonctionnement en production propre d’énergie de ces même bâtiments. Quid donc de l’énergie nécessaire pour la fabrication de ces équipements ?

En clair, avec ce système poussé à l’extrême, nous n’aurions plus rien à partager. Nous serions dans une situation de pénurie généralisée, car la production d’énergie y serait tout simplement insuffisante. Il est évidemment souhaitable d’engager un vaste chantier de rénovation énergétique des bâtiments anciens et de construire massivement en norme BBC. Mais faire croire que les bâtiments de demain produiront suffisamment d’énergie pour faire tourner nos voitures, TGV, tramway, métro, usines, tracteurs etc…non, c’est complètement faux. Ne pas confondre 1, 10 et 100.

A sa décharge, précisons que Rifkin est économiste et pas physicien ni ingénieur. Il est de plus américain et fort de l’expérience de plus de 40 ans d’une déréglementation dans le secteur de l’énergie aux USA, avec plusieurs centaines d’opérateurs privés différents sur le marché de l’électricité. Ce n’est pas innocent à l’égard du modèle qu’il défend, vision la plus aboutie de l’individualisme, morceler la production jusqu’à aboutir à l’unité la plus élémentaire : l’individu qui produit et vend lui même son énergie pour sa propre consommation et celle des autres. Une façon de bâtir de nouvelles relations sociales avec une dimension de partage généralisé : s’échanger des kWh et des Joules. Tout le monde s’y retrouve, de l’UMP à l’extrême gauche en passant par le PS, EELV, y compris chez nous au PCF et au Front de Gauche. On sera séduit tantôt par l’aspect partage, tantôt par les valeurs individualistes et mercantiles, et les partisans de la sortie du nucléaire y apprécieront surtout la disparition des moyens « lourds » de production d’énergie (fini les grosses centrales ! place au réseau !).

Et le capital dans tout cela ? il se frotte les mains… : il sait compter, il sait que c’est de la foutaise… mais il sait également qu’il n’y a rien à craindre car le gaz sera toujours là, discrètement mais surement, pour pallier en cas de difficulté comme c’est déjà le cas en Espagne ou au Danemark . Pendant ce temps, les citoyens seront dupés et bernés, par une apparence de démocratie et de liberté retrouvées du « toutes et tous producteurs-citoyens » tout contents de s’affranchir enfin des systèmes centralisés, tristes, lourds, bureaucratiques et archaïques (le service public quoi !), comme on le lui a régulièrement soufflé à l’oreille. Et surtout, dans ce genre de petits trucs multipliés à des centaines de millions d’exemplaires, compteurs intelligents, petits systèmes de production d’électricité individuels, il y a beaucoup d’argent à se faire, et même beaucoup plus que dans les gros machins centralisés (voir également le point 1- small is beautiful-), gros machins dont on ne s’affranchira toujours pas d’ailleurs . Cette vision des choses convient donc très bien au Capital. Rifkin est invité partout, surtout par les collectivités : l’énergie a trouvé son BHL ! Negawatt est battu à plate couture…

Lire le premier article de la série ici ainsi qu’un autre texte d’Amar Bellal : Renouer avec l’idée de progrès

Notes :
[1] Relocaliser dans le sens de réintégrer cette production dans le cadre législatif français puisqu’il s’agit du large de la Guyane : code du travail, norme écologiques etc…[2] Aller-retour Paris New York pour un passager = l’équivalent en carburant d’une année pour un banlieusard se rendant en voiture à son boulot sur une base de 40 km/jour en Twingo. Cela donne un autre regard sur l’échelle de la culpabilisation habituellement présentée dans les médias.[3] Indicateur qui a ses ambivalences car réducteur et surtout stigmatisant la consommation individuelle. Or quelle est l’empreinte écologique du PDG de TOTAL lorsqu’il prend certaine décision dans son entreprise ?[4] Ce que l’auteur de cette note s’attache à faire passer auprès de ses élèves, dès la classe de seconde 😉

[5] Ils ne produisent pas suffisamment d’électricité pour répondre à leur propre consommation par exemple, ils restent donc très nettement dépendant des autres moyens classiques de production d’électricité, à savoir en Allemagne principalement : charbon, gaz, nucléaire et renouvelable.

[6] J RIFKINS a écrit un livre en 2002 dont le titre est justement « l’économie hydrogène ».

[7] Les Suisses ne s’en privent pas : ils remplissent leurs barrages d’altitude en achetant de l’électricité nucléaire à la France la nuit (donc pas chère) et revendent cette électricité en la faisant redescendre dans les turbines le jour aux italiens, comptabilisé en électricité hydraulique donc verte dans le bilan énergétique suisse alors que c’est du nucléaire indirect.

[8] Les STEP : Station de Transfert d’Energie par Pompage

[9] Des bureaux d’études ont mesuré la performance de bâtiments classés « énergie positive ». Ils ont constaté que la consommation annuelle en énergie pour satisfaire au besoin de mobilité de ses occupants sur une base de 20 km par jour, était 25 fois supérieure à la consommation du bâtiment en lui même, tous postes confondus (bâtiment « bonne énergie » à Grenoble). Il manque donc un ordre de grandeur pour satisfaire l’unique besoin en mobilité…

[10] Voir à ce propos la contribution du PCF « pour une transition énergétique réussie », qui donne une vue d’ensemble du problème.

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